www.moliere.com
15juin/160

Dans l’ombre des textes

Si ce dont on parle le plus d'une maison d'édition, ce sont les auteurs et les livres, il n'en est pas moins vrai qu'une machine humaine bien huilée travaille à la production de ces ouvrages. Sans pouvoir les citer tous évidemment, j'avais envie de mettre en avant quelques-unes de ces personnes ou décisions éditoriales qui sont souvent dans l'ombre.

La première que l'on perçoit d'un livre, bien souvent, c'est la couverture. Une réaction d'appréciation (ou non) s'ensuit, mais rarement la question du concepteur de la couverture, graphisme, photo ou illustration. Aux éditions Gallmeister, la personne derrière ces magnifiques réalisations est Valérie Renaud. Peintre (http://www.valerie-renaud.fr/graphiste-peintre/valoubis.html) et graphiste, elle travaille avec la maison d'édition depuis le début, pour les couvertures ainsi que le site web.

 

Galcouv

 

Elle crée les illustrations des couvertures des collections Americana et ensuite, les insère sur un fond Pantone pour la couleur. Elles sont également imprimées en plus grand sur la deuxième et troisième de couverture. Pour les collections Noire et Nature Writing, les photos sont achetées sur des banques d'images et retravaillées par la talentueuse graphiste selon la même charte graphique qu'Americana.

Les couverture de la toute jeune collection Neo Noire sont également ses créations originales

 

neonoire

 

J'ai depuis le début une préférence très marquée pour les couvertures des Totem. Forte de ses illustrations à la fois sobres mais très travaillées, la charte graphique est suffisamment efficace pour que l'éditeur n'ait pas eu besoin de la changer en 6 ans. Même en 10 ans, pour les autres collections. Partant parfois d'illustrations existantes (comme celles de Miré pour des Totem notamment), elle crée une illustration originale sur fond blanc pour Americana et Nature Writing et noir pour les policiers comme Ross MacDonald ou William G. Tapply. Depuis peu, sur la couverture des Totem, la place donnée aux illustrations sur fond blanc ou noir a été augmentée, comme on peut le constater avec la Montagne en Sucre de Wallace Stegner ou la prochaine sortie de Bruce Holbert : Animaux solitaires. Décision qu'on ne peut qu'apprécier.

 

Totem

 

Autres travailleurs de l'ombre sans qui les textes n'arriveraient pas jusqu'à nous : les traducteurs. Les éditeurs ont su s'entourer de traducteurs talentueux comme Sophie Aslanides (Ron Carlson, Craig Johnson et plus récemment S. Craig Zahler) et Jacques Mailhos (entre autres Ross McDonald, John Gierach et Edward Abbey) qui travaillent en étroite collaboration avec les auteurs encore vivants. Une fois la traduction terminée, la mise en page complétée et la couverture créée, le livre part chez l'un des trois imprimeurs avec qui les éditions travaillent. Gallmeister a fait le choix d'imprimer ses ouvrages en France « sur papier fabriqué à partir de bois provenant de forêts durablement gérées », engagement social, écologique et économique très louable, dans la ligne directe des valeurs des auteurs traduits dans la collection.

Tant de raisons qui poussent tout amateur de bonne littérature et soucieux d'éthique à soutenir la maison d'édition en achetant ses ouvrages.

 

 

Images tirées du site web de l'éditeur

Merci à Marie Moscoso pour les informations

18mai/160

Boy Howdy

 

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Craig Johnson a étudié la littérature (il a un doctorat en art dramatique), a enseigné mais a aussi entre autres exercé les professions de chauffeur de camion, policier, pêcheur professionnel, rancher ou charpentier. S'il a beaucoup voyagé dans sa jeunesse, il vit maintenant avec sa femme dans leur ranch du Wyoming, à Ucross, aux pieds des Bighorn Mountains.

C'est cette expérience riche et une grande culture qui donnent à ses personnages l'épaisseur qu'on leur connait, à ses paysages, leur beauté, et qui rend ses ambiances si prégnantes. Il a également un vrai talent pour les dialogues : toujours justes et bien dosés, ils donnent à ses romans un rythme prenant qui nous pousse à ne fermer ses livres qu'une fois terminés.

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Il a publié aux Etats-Unis en 2005 le premier tome de sa série sur les aventures du shérif Walt Longmire. Son succès ne se dément pas depuis.

La narration est très particulière et les récits se construisent sur un court laps de temps, quelques jours pour la plupart voire quelques heures comme dans Steamboat par exemple. Néanmoins, l'auteur arrive à construire des personnages très crédibles et denses.

Dans Little Bird, le premier tome de la série, on fait la connaissance de Walter Longmire, shérif depuis 24 ans dans le comté d'Absaroka (comté imaginaire du Wyoming). Il vit seul depuis que sa femme Martha est décédée d'un cancer quelques années plus tôt et que sa fille Cady est partie à Philadelphie où elle y est avocate. A l'instar de son auteur, Walt est très cultivé et amoureux des Lettres, son bureau se situe dans l'ancienne bibliothèque de la ville et il n'est pas avare de citations ou références culturelles de toutes nationalités, classiques ou contemporaines.

Autour de lui gravitent les personnalités fortes de Victoria Moretti, son adjointe et Henry Standing Bear, son ami d'enfance. Vic vient de la ville et est catapultée dans cette petite bourgade du Wyoming, sous les ordres de Walt. Elle est intelligente, drôle, mordante, sarcastique et a très mauvais caractère. Son sens du répondant est une des sources de l'humour caustique que l'on trouve dans cette série. Henry lui est comme son nom l'indique, un véritable roc dans la vie de Walt. Droit, calme, il est une voix particulière qui amène souvent au shérif d'autre solutions. Walt l'appelle ironiquement La Nation Cheyenne mais sans doute grâce à lui, il est familier de la culture cheyenne et de sa spiritualité. Sans vraiment chercher un sens rationnel à ses expériences, il a été face à des événements inexplicables, des visions, des bruits de tambour, ou des sons, lui permettant souvent de sauver sa vie.

A travers la relation forte entre Walt et Henry, comme dans celle, tendue, que le shérif entretien avec la police tribale, on peut sentir la tension encore très présente entre les Premières Nations et les blancs qui, rappelons-le, ont pillé et volé les terres des autochtones et les ont parqués dans des réserves où le taux de chômage n'a d'équivalent que le taux de familles vivant sous le seuil de pauvreté. Loin pourtant d'être moralisateurs ou victimisants, les romans de Johnson font état de cette tension sans trop de parti pris pour l'un ou l'autre mais plutôt en évocation, dans toute la complexité que cette situation engendre pour les gens des réserves mais aussi les habitants des alentours, les points positifs comme les négatifs. Comme dans beaucoup d'épisodes regrettables de l'Histoire, il s'agit aussi de deux cultures radicalement différentes qui tentent de vivre ensemble.

D'autres personnages récurrents viennent compléter le tableau : Ruby, la secrétaire de Walt, Lucian Connally, l'ancien shérif avec qui il joue aux échecs dans la maison de retraite dans laquelle le retraité s'est installé, Dorothy, la patronne du café Busy Bee, Ferg, le policier un peu maladroit ou bien entendu, le Chien.

Meurtre d'une jeune autochtone, récit-flashback historique ou course-poursuite avec prisonnier évadé, Craig Johnson ne se cantonne pas à un seul registre et ne suit pas une série d'enquêtes rondement menées et répétées à l'infini. Chaque récit éclaire un ou plusieurs personnages d'une lumière différente, tournant toujours autour de Walt, bien sûr. Et même s'ils ne sont pas équipés des dernières technologies, le shérif et ses adjoints parviennent à gratter le vernis d'évidence qui pointe un accusé idéal pour se plonger dans la nuance de toutes les affaires qu'ils résolvent. Craig Johnson arrive à allier l'adrénaline des thrillers avec un humour mordant et il se dégage de son personnage de Walter Longmire une grande humanité.

En 2012, A&E a adapté les livres de Johnson dans une série appelée « Longmire » qui bien que différente dans sa forme (les impératifs de la télé étant différents des romans, comparons ce qui est comparable) et dans le destin de certains personnages secondaires, l'esprit reste fidèle à celui du livre. La seule chose à regretter est que Vic est peut-être un chouïa moins mordante que dans la version papier. A&E en 2014 a vendu les droits à Netflix qui a produit une quatrième saison et reconduit la série pour une cinquième.

Craig Johnson écrit chaque année, pour Noël, une nouvelle qu'il offre gratuitement à ses lecteurs sous forme de PDF, que Sophie Aslanides traduit pour les éditions Gallmeister qui les met à son tour à disposition des lecteurs francophones. Des versions papier sont également disponibles en librairie aux moments des fêtes de fin d'année.

Vous pouvez donc découvrir les nouvelles sur le site de l'éditeur, en espérant que vous serez aussi conquis que moi : http://www.gallmeister.fr/auteurs/fiche/15/craig-johnson

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14mai/160

Votre librairie en travaux

Afin de rendre notre librairie plus belle et de mieux pouvoir vous servir :

Le rez-de-chaussée de la librairie sera exceptionnellement fermé

et l'accès limité à la jeunesse et aux sciences humaines

du lundi 23 mai au lundi 30 mai inclus

Entrée par la place Albert Ier.

Merci pour votre compréhension.

Remplis sous: News Aucun commentaire
5avr/160

Larry McMurtry

Larry McMurtry, figure incontournable de la culture américaine, est né en 1936 à Archer City au Texas. Il quitta sa ville pour étudier, puis il vécut à différents endroits comme Houston, Texas ou Washington D.C., villes dans lesquelles il a écrit mais dans lesquelles aussi il a ouvert une librairie d'occasion. Il vit actuellement à Archer City. Il y a aussi ouvert une librairie d'occasion, une des plus grandes librairies indépendantes des Etats-Unis : Booked Up Inc, avec plus de 400 000 titres (http://www.bookedupac.com/) parfois rares, des premières éditions, des éditions collectors, etc. Il a été obligé de la réduire grandement il y a quelques années, en organisant une vente aux enchères pour plus de 300 000 titres (http://blog.chron.com/bookish/2012/08/larry-mcmurtry-bids-goodbye-to-books-in-archer-city/).

En plus de ses nombreux romans et essais, il scénarise ou adapte des romans pour le cinéma et la télévision. En dehors de ses propres romans (notamment dans la série des Lonesome Dove ou celle de Duane Moore), il a également adapté la nouvelle Brockeback Mountain d'Annie Proulx, scénario adapté pour lequel il a gagné plusieurs prix.

Dans La Dernière Séance (1966), nous sommes plongés dans le Texas des années 50. Duane et Sonny sont nés et ont grandi à Thalia, petite ville proche des derricks où pour un jeune de 17 ans, il n'y a pas grand chose à faire à par un cinéma ou le café-salle de billard de Sam Le Lion, entre deux petits boulots à la plateforme pétrolière. Ils attendent avec impatience le temps où ils pourront se trouver une belle fille avec qui coucher mais dans cette vile un peu prude, les hormones sont mises à rude épreuve. Alors que Duane jette son dévolu sur Jacy, frivole, jolie et riche, Sonny se retrouve dans les bras de Ruth Popper, la femme de l'entraineur de l'équipe de football américain. La vie à Thalia se passe, avec ses étés chauds et lourds, alors que se profile à l'horizon la guerre de Corée, du Vietnam, et la crise pétrolière.

On retrouve Thalia dans Texasville (1987). Duane a 50 ans. On apprend des bribes de ce qui s'est passé à Thalia les 30 années précédentes, notamment pour Sonny qui prend beaucoup moins de place dans l'histoire. A la tête d'un empire pétrolier, Duane est marié avec Karla, femme indépendante au caractère bien trempé qui a entre autres pour particularité de faire imprimer sur ses Tshirts des slogans issus de chansons country comme : « à défaut d'être la première, je pourrai toujours être la prochaine ». Ils ont plusieurs enfants qui semblent avoir hérité de la folie de leur mère. Entre sa famille déjantée, le retour de Jacy, amour de jeunesse et son inquiétude pour ses dettes qui se chiffrent en millions de dollars, Duane doit aussi gérer le centenaire de la ville soudain jugé important par la population.

On peut suivre les aventures de Duane chez Sonatine dans Duane est dépressif et Duane est amoureux (ce dernier étant nettement moins bon que les autres). Cette série est un portrait sans détour d'une partie de l'Amérique, dépeinte avec un humour un peu caustique. Tout en développant une tendresse pour le personnage de Duane, jamais vraiment heureux, on se rend compte qu'il semble subir sa vie, que beaucoup de choses ont été dues au hasard et les seuls choix véritables qu'il pose le font paraître fou aux yeux du monde.

Lonesome Dove (ainsi que Streets of Laredo, Dead Man's walk et Comanche Moon) constitue une autre série à succès de McMurtry se passant au Texas. Lonesome Dove, roman pour lequel il a reçu le Prix Pulitzer de la fiction en 1986, en deux épisodes en français, raconte une partie de la vie d'Augustus McCrae et Woodrow Call. Ces deux ex-Texas Rangers fatigués de se battre contre les Comanches et les Mexicains ont opté pour un vie plus calme. Après quelques années dans leur ranch du Texas, ils décident de voler du bétail au Mexique et de remonter jusqu'au Nord du Montana pour y établir un ranch. Cette entreprise risquée leur fera perdre pas mal de leurs compagnons : quand ils ne croisent pas d'autochtones ou de voleurs de bétail, ils doivent résister aux caprices de la nature et aux dangers provenant de la faune environnante - ours, nids de couleuvres, etc.

Larry McMurtry a un don incroyable pour déployer des fresques humaines riches et denses dont on ne se lasse pas. Autour de Gus et Call se greffent quantité de personnages déployant par leurs liens entre eux les bases d'un univers aux possibles infinis.

Le 2 juin sortira La Marche du mort (Dead Man's Walk), sous-titré Lonesome Dove : les origines, dans lequel on retrouvera Gus et Call à l'époque où ils étaient Texas Ranger.

A lire aussi chez Gallmeister : Et tous mes amis seront des inconnus, dans une série de romans qui se passent dans la ville de Houston. On suit ici Danny Deck, jeune écrivain dont la vie est rythmée par sa malchance avec les femmes. Sa femme, Sally, cesse de l'aimer assez rapidement après leur mariage (lui-même survenu assez rapidement après leur rencontre). Sa voisine aux abords froids et secs se révèle finalement dévergondée mais il ne peut en profiter. Sa nouvelle petite amie Jill, quant à elle, le suit de Los Angeles à San Francisco sur un coup de tête et repart quelques mois plus tard de la même façon. Et enfin, il éprouve un attachement tendre et fort, secret, son amie Emma. Le tout sur fond de tentative d'écriture de son deuxième roman rythmée par ses relations avec les femmes qui gravitent autour de lui.

Excellent roman mais en sachant comment McMurtry arrive à magnifier ses histoires en plusieurs livres, on ne peut qu'espérer que les autres romans de cette série seront un jour traduits en français.

Écrit en 2014, Le Saloon des derniers mots doux est un peu plus étrange. C'est une sorte de western en déliquescence dans lequel les personnages sont encore pris dans les codes du western mais sans aucune conviction, comme un passage entre un monde ancien et le monde moderne. Il y a aussi une douceur dans ce roman décalé, teintée d'un peu de mélancolie face à une époque révolue. Ce sentiment est figé dans le nom du Saloon « des derniers mots doux », enseigne que Warren Earp trimballe dans tous ses déménagements.

Proportionnellement, peu de romans de McMurtry ont été traduits en français ; la majorité de ceux-là est actuellement éditée chez Gallmeister mais la suite de la série Duane est chez Sonatine et d'autres plus anciens étaient chez Presses de la Cité, Robert Laffont ou First.

Larry McMurtry est un donc auteur à découvrir absolument, en anglais ou en français, si ce n'est pas déjà fait.

Pour d'autres infos :

http://www.gallmeister.fr/auteurs/fiche/23/larry-mcmurtry

ou acheter les livres en ligne :

http://www.moliere.com/fr/catalogsearch/result/?q=larry+McMurtry

 

14mar/160

Une brève histoire de l’humanité

sapiens

Traversant plusieurs disciplines des sciences et des sciences sociales, ainsi que la philosophie ou la théologie, Sapiens retrace une histoire de l'humanité, des révolutions majeures qui l'ont marquée et des effets qu'elles ont eues sur l'humain et son environnement. En s'aidant des découvertes les plus récentes (jusqu'à 2012 en tout cas, date de la publication en langue originale), Harari tente de mettre au jour les mécanismes souvent laissés de côté par la biologie sur l'évolution sociale de l'homme. Il pointe et explicite certains des mythes fondateurs de l'humanité et garantissant la cohésion nécessaire à l'expansion sans précédent de son espèce, mythes mis en place pour la plupart inconsciemment, comme les religions, les idéologies, les systèmes économiques ou la culture.

"Comment Homo Sapiens a-t-il réussi à [...] fonder des cités de plusieurs dizaines de milliers d'habitants et des empires de centaines de millions de sujets ? Le secret réside probablement dans l'apparition de la fiction. De grands nombres d'inconnus peuvent coopérer avec succès en croyant à des mythes communs.

Toute coopération humaine à grande échelle - qu'il s'agisse d'un état moderne, d'une église médiévale, d'une cité antique ou d'une tribu archaïque - s'enracine dans des mythes communs qui n'existent que dans l'imagination collective. Les Églises s'enracinent dans des mythes religieux communs. Deux catholiques qui ne se sont jamais rencontrés peuvent néanmoins partir en croisade ensemble ou réunir des fonds pour construire un hôpital parce que tous deux croient que Dieu s'est incarné et s'est laissé crucifier pour racheter nos péchés. Les États s'enracinent dans des mythes nationaux communs. Deux Serbes qui ne se sont jamais rencontrés peuvent risquer leur vie pour se sauver l'un l'autre parce que tous deux croient à l'existence d'une nation serbe, à la patrie serbe et au drapeau serbe. Les systèmes judiciaires s'enracinent dans des mythes légaux communs. Deux juristes qui ne se sont jamais rencontrés peuvent néanmoins associer leurs efforts pour défendre un parfait inconnu parce que tous deux croient à l'existence des lois, de la justice, des droits de l'homme - et des honoraires qu'ils touchent.
Pourtant, aucune de ces choses n'existe hors des histoires que les gens inventent et se racontent les uns aux autres. Il n'y a pas de dieux dans l'univers, ni lois ni justice hors de l'imagination commune des êtres humains.

Nous comprenons aisément que les "primitifs" cimentent leur ordre social en croyant aux fantômes et aux esprits, et se rassemblent à chaque pleine lune pour danser autour du feu de camp. Ce que nous saisissons mal, c'est que nos institutions modernes fonctionnent sur la même base. Prenez l'exemple du monde des entreprises. Les hommes d'affaires et les juristes modernes sont en fait de puissants sorciers. Entre eux et les shamans tribaux, la principale différence est que les hommes de loi modernes racontent des histoires encore plus étranges."1

Pour prendre un exemple plus précis du côté imaginaire de ces mythes et de ces réappropriations possibles, Harari s'intéresse au concept de naturalité. On entend souvent (trop à mon goût) l'idée qu'un comportement serait ou pas naturel parce que la science ou Dieu l'explique ainsi, ou encore parce que c'est instinctif. Il n'y a rien de plus culturel que la naturalité, si vous questionnez dix personnes des référents culturels identiques au vôtres sur leur définition de ce concept, vous aurez dix réponses différentes. Imaginez si vous changez de continent... À partir de ce simple exemple, il montre de quelle manière les fictions actuelles peuvent légitimer l'encouragement ou l'interdiction d'un comportement.

"Comment distinguer ce qui est biologiquement déterminé de ce que l'on cherche simplement à justifier à travers les mythes biologiques ? "La biologie permet, la culture interdit" est une bonne règle empirique. La biologie est disposée à tolérer un très large spectre de possibles. C'est la culture qui oblige les individus à en explorer certains tout en en interdisant d'autres. La biologie permet aux femmes d'avoir des enfants, mais certaines cultures les obligent à réaliser cette possibilité. La biologie permet aux hommes de goûter ensemble aux joies du sexe : certaines cultures leur interdisent d'en profiter.

La culture a tendance à prétendre qu'elle interdit uniquement ce qui est contre nature. Dans une perspective biologique, cependant, rien n'est contre nature. Tout ce qui est possible est aussi naturel, par définition. Un comportement réellement contre nature, ne saurait tout simplement pas exister, en sorte qu'il ne nécessiterait aucune interdiction. Aucune culture ne s'est jamais donné la peine d'interdire aux hommes de photosynthétiser, aux femmes de courir plus vite que la lumière ou aux électrons négatifs d'être attirés l'un par l'autre.

En vérité, nos idées de ce qui est "naturel" et "contre nature" ne viennent pas de la biologie, mais de la théologie chrétienne. Théologiquement, est "naturel" ce qui est "en accord avec les intentions du Dieu qui a créé la nature". Selon les théologiens chrétiens, Dieu a créé le corps humain, entendant que chaque membre et chaque organe servent une fin particulière. Si nous nous servons de nos membres et de nos organes aux fins envisagées par Dieu, c'est une activité naturelle. Les utiliser autrement est contre nature. En revanche, l'évolution n'a pas de dessein. L'évolution des organes n'a pas suivi un dessein, et leur usage est en perpétuel mouvement. Il n'est pas un seul organe du corps humain qui fasse uniquement le travail que faisait son prototype à son apparition, voici des centaines de millions d'années. Les organes évoluent afin de remplir une fonction particulière, mais dès lors qu'ils existent, ils peuvent être aussi adaptés à d'autres usages. La bouche, par exemple, est apparue parce que les tout premiers organismes multicellulaires avaient besoin d'un moyen d'ingurgiter les nutriments. Nous nous servons encore de notre bouche à cette fin mais aussi pour embrasser, parler et, si nous sommes un Rambo, dégoupiller les grenades à main. Tous ces usages sont-ils contre nature pour la simple raison que, voici 600 millions d'années, nos vermisseaux d'ancêtres ne faisaient rien de tout cela avec leur bouche?"2

Cet extrait est à mon sens un des points essentiels du livre, comment questionner notre monde en sachant que nos présupposés et nos repères sont au final des jalons imaginaires partagé par au moins une partie de la population. Cela met entre autres à notre disposition suffisamment d'arguments pour balayer d'un revers de la main les fondements de toute discrimination, tout en montrant pourquoi et comment elles sont si difficiles à éradiquer. Sapiens est un livre fort, une réflexion globale et très documentée dans laquelle Harari fauche à ras du sol les tiges pourrissantes de tout système de pensée sectaire, bouffi de ses propres certitudes, imposant une vision unique et réductrice de l'humanité et son histoire. En effet, ce texte est extrêmement riche et fouillé, balayant un spectre pluridisciplinaire de points de vue qui s'éclairent mutuellement et se complètent. Il permet d'avoir un aperçu des changements qui ont été opérés et ont affecté l'humanité depuis les premiers hominidés, jusqu'à ce qui pourrait être la fin de l'espèce Homo Sapiens telle qu'on la connait actuellement. Pour le lecteur qui souhaite creuser un peu, les notes de bas de page fourmillent de références bibliographiques (la plupart non traduites en français). 

Malgré la richesse de cet ouvrage et tous les éléments positifs qui ont été amenés, il y a comme un arrière-goût désagréable laissé par l'impression (ou la confirmation, plutôt) que le mythe économique est au final le plus universel, le plus durable et le plus efficace de l'histoire de l'humanité, ce que personnellement, je ne peux m'empêcher de trouver un peu déprimant.

"Avec le concours de la psychologie populaire ("Just do it!"), le consumérisme s'est acharné à convaincre que le sybaritisme est une bonne chose, tandis que rester frugal, c'est s'opprimer soi-même.

Il a réussi. Nous sommes tous de bons consommateurs. Nous achetons d'innombrables produits dont nous n'avons pas réellement besoin et dont, hier encore, nous ignorions l'existence. Les industriels conçoivent délibérément des produits éphémères et inventent inutilement de nouveaux modèles de produits qui donnent pourtant entière satisfaction. Mais il nous faut les acheter pour rester "in", dans le coup. Le shopping est devenu un passe-temps favori, et les biens de consommation sont désormais des médiateurs essentiels dans les relations entre membres de la famille, époux et amis. Les fêtes religieuses comme Noël sont devenues des fêtes du shopping! Aux États-Unis, même le Memorial Day - initialement, une fête solennelle pour honorer la mémoire des soldats tombés au champ d'honneur - est aujourd'hui prétexte à des ventes spéciales. La plupart des gens marquent ce jour en faisant des courses. Peut-être pour prouver que les défenseurs de la liberté ne sont pas morts en vain.

L'épanouissement de l'éthique consumériste est on ne peut plus clair sur le marché de l'alimentation. Les sociétés agricoles traditionnelles vivaient dans l'ombre effroyable de la famine. Dans le monde d'abondance qui est le nôtre, l'un des principaux problèmes de santé est l'obésité, qui frappe les pauvres (lesquels se gavent de hamburgers et de pizzas) plus fortement encore que les riches (amateurs de salades bio et de jus de fruits). Chaque année, la population américaine dépense plus d'argent en régimes qu'il n'en faudrait pour nourrir tous les gens qui ont faim dans le reste du monde. L'obésité est une double victoire pour le consumérisme. Au lieu de manger peu, ce qui provoquerait une récession économique, les gens mangent trop puis achètent des produits diététiques - contribuant ainsi doublement à la croissance économique.

Comment faire cadrer l'éthique consumériste avec l'éthique capitaliste de l'homme d'affaires, suivant laquelle il ne faut pas dilapider les profits mais les réinvestir dans la production ? Élémentaire. Comme dans les périodes antérieures, l'élite et les masses se partagent le travail. Dans l'Europe médiévale, les aristocrates insouciants dépensaient leur argent en luxes extravagants, tandis que les paysans vivaient frugalement, comptant chaque sou. De nos jours, la table a tourné. Les riches prennent grand soin de gérer leurs actifs et investissements alors que les moins nantis s'endettent pour acheter des voitures et des télévisions dont ils n'ont pas vraiment besoin.

Les éthiques capitaliste et consumériste sont les deux côtés de la même médaille, la fusion de deux commandements. Le commandement suprême du riche est : "Investis!" Celui du commun des mortels : "Achète!"

L'éthique capitalistico-consumériste est révolutionnaire d'un autre point de vue. La plupart des systèmes éthiques antérieurs proposaient aux gens un marché assez rude. Ils leur promettaient le paradis, si seulement ils cultivaient la compassion et la tolérance, dominaient l'envie et la colère et refrénaient leurs intérêts égoïstes. Pour la plupart, c'était trop dur. L'histoire de l'éthique est la triste histoire de merveilleux idéaux que personne ne saurait atteindre. La plupart des chrétiens n'imitent pas le Christ, les bouddhistes sont incapables de suivre Bouddha, et la plupart des confucéens auraient provoqué une crise de rage chez Confucius.

À l'opposé, la plupart des gens, aujourd'hui, n'ont aucun mal à se hisser à la hauteur de l'idéal capitalistico-consumériste. La nouvelle éthique promet le paradis à condition que les riches restent cupides et passent leur temps à se faire du fric, et que les masses lâchent la bride à leurs envies et leurs passions, et achètent de plus en plus. C'est la première religion de l'histoire dont les adeptes font vraiment ce qu'on leur demande de faire. Mais comment savons-nous que nous aurons vraiment le paradis en retour ? Nous l'avons vu à la télévision."3

Brillant et troublant, cet essai monumental d'Harari nous montre également que l'apparente réussite de l'évolution humaine s'accompagne tout au long de l'histoire de la transformation souvent destructrice de la faune et la flore qui l'entoure, voire de l'humanité elle-même. On oscille tout au long du livre entre une admiration pour cette espèce si ingénieuse et une colère, voire un mépris pour cet animal égoïste, destructeur et orgueilleux. 

Bien que rempli de constats assez négatifs ou en tout cas de questionnements sur les buts de ces changements (ont-ils été atteints ou pas ? était-ce finalement une si bonne idée ?), on ne trouve dans cet ouvrage aucun jugement ou tentative de culpabilisation sur l'état actuel du monde. 

Outre les explications scientifiques, les théories sociales, philosophiques et économiques, l'auteur consacre également un chapitre sur le bonheur, souvent oublié dans les sciences occidentales (ce qu'il pointe d'ailleurs) et la manière ou la possibilité de le mesurer. Comment définir le bonheur ? Se posait-on la question dans l'Antiquité ? Et avant la révolution agricole ? Est-on vraiment plus heureux que nos ancêtres parce que notre savoir est plus grand et que nous vivons plus longtemps ? Harari propose une réponse intéressante, bien qu'un peu sombre.

"Le monde déconcertant d'Huxley repose sur l'hypothèse biologique que bonheur égale plaisir. Être heureux, ce n'est ni plus ni moins qu'expérimenter des sensations physiques plaisantes. Notre biochimie limitant le volume et la durée de ces sensations, il n'y a qu'un moyen de faire en sorte que les gens connaissent un niveau élevé de bonheur sur une longue période : c'est de manipuler leur système biochimique.

Certains chercheurs contestent toutefois cette définition du bonheur. Dans une étude célèbre, le prix Nobel d'économie Daniel Kahneman a demandé aux gens de raconter une journée de travail typique, épisode par épisode, en précisant chaque fois à quel point ils en concevaient plaisir ou déplaisir. Dans la façon dont les gens voient leur vie, il a découvert ce qui a tout l'air d'un paradoxe. Prenez le travail qu'implique d'élever un enfant : Kahneman observe que, si l'on compte les moments de joie et les moments fastidieux, on a l'image d'une affaire assez déplaisante qui consiste largement à changer les couches, faire la vaisselle et affronter des crises de rage - toutes choses que personne n'aime faire. Et pourtant la plupart des parents déclarent que leurs enfants sont leur principale source de bonheur. Est-ce à dire que les gens ne savent pas vraiment ce qui est bon pour eux ?

C'est une possibilité. Une autre est que ces conclusions démontrent que le bonheur n'est pas l'excédent de moments plaisants sur les moments déplaisants. Le bonheur consiste plutôt à voir la vie dans sa totalité : une vie qui a du sens et qui en vaut la peine. Le bonheur a une composante cognitive et éthique importante. "Pitoyable esclave d'un bébé dictateur" ou "éducateur affectueux d'une vie nouvelle", ce sont nos valeurs qui font la différence. "Celui qui a une raison de vivre, disait Nietzsche, peut endurer n'importe quelle épreuve ou presque." Une vie qui a du sens peut être extrêmement satisfaisante même en pleine épreuve, alors qu'une vie dénuée de sens est un supplice, si confortable soit-elle.
De tous temps, dans toutes les cultures, les gens ont éprouvé le même type de plaisirs et de peine, mais le sens qu'ils ont pu attribuer à leurs expériences a probablement varié amplement. Dès lors, l'histoire du bonheur pourrait bien avoir été beaucoup plus troublée que ne l'imaginent les biologistes. Et cette conclusion n'est pas nécessairement au bénéfice de la modernité. Évaluée minute par minute, la vie au Moyen Âge était certainement rude. Toutefois, si les hommes croyaient à la promesse d'une félicité éternelle après la mort, leur vie pouvait leur paraître bien plus riche de sens et précieuse qu'aux modernes sécularisés qui n'ont d'autre espoir à long terme qu'un oubli total et vide de sens. À la question "Êtes-vous satisfait de votre vie dans son ensemble?", les gens du Moyen Âge auraient sans doute apporté une réponse très positive dans le questionnaire sur le bien-être subjectif.

Nos ancêtres étaient-ils donc heureux parce qu'ils trouvaient un sens à la vie dans des illusions collectives sur l'au-delà ? Oui. Tant que personne ne ruina leurs chimères, pourquoi pas ? D'un point de vue scientifique, pour autant qu'on puisse le dire, la vie humaine n'a absolument aucun sens. Les hommes sont le résultat de processus évolutifs aveugles qui n'ont ni fin ni but. Nos actions ne relèvent pas d'un plan divin cosmique. Si la planète Terre devait sauter demain matin, probablement l'univers suivrait-il son cours comme à l'ordinaire. Pour autant qu'on puisse le dire à ce stade, la subjectivité humaine ne manquerait pas. Dès lors, tout sens donné à la vie n'est qu'une illusion. Chercher un sens à sa vie dans l'au-delà, comme au Moyen Âge, n'était pas plus illusoire que de le trouver dans l'humanisme, le nationalisme ou le capitalisme à l'instar des modernes. L'homme de science qui dit que sa vie a du sens parce qu'il augmente le savoir humain, le soldat qui déclare que sa vie a du sens parce qu'il se bat pour défendre sa patrie, et l'entrepreneur qui trouve du sens dans le lancement d'une nouvelle société ne s'illusionnent pas moins que leurs homologues du Moyen Âge qui trouvaient du sens dans la lecture des Écritures, les Croisades ou la construction d'une nouvelle cathédrale.

Peut-être le bonheur consiste-t-il alors à synchroniser ses illusions personnelles de sens avec les illusions collectives dominantes. Dès lors que mon récit personnel est au diapason des récits de mon entourage, je puis me convaincre que ma vie a du sens et trouver mon bonheur dans cette conviction.
C'est une conclusion très déprimante. Faut-il vraiment s'illusionner pour être heureux ?"4

Il est difficile de faire le tour d'un tel essai dans un aussi petit texte mais ce livre regorge de questions pertinentes, de réponses intelligentes, de mises en perspective et de nouveaux regards sur des interrogations vieilles comme le monde, tous liés par le fil conducteur d'une proposition de circonscription de ce qui fait de l'espèce humaine ce qu'elle est et comment elle en est arrivée à sa présente situation.

A lire, absolument.

http://www.moliere.com/fr/harari-yuval-noah-sapiens---une-breve-histoire-de-l-humanite-9782226257017.html

1 Harahi, Yuval Noah, Sapiens, Albin Michel, 2015, p.39-40

2 Ibidem, p.58-60

3 Ibidem, p.178-179

4 Ibidem, p.407-409

27fév/160

“Ce que peuvent faire les récits, je suppose, c’est rendre les choses présentes.”

En 10 ans d'édition, Gallmeister a donné l'occasion aux lecteurs francophones de découvrir des centaines de personnages dans ses romans. Certains d'entre eux ont vécu une ou plusieurs guerres, ils sont hantés, traumatisés par les horreurs qu'ils y ont vécues et difficilement aptes, voire carrément incapables de vivre à nouveau en société (souvenons-nous de Georges Hayduke dans le Gang de la clé à Molette).

Compagnie K, de William March, raconte l'histoire d'une compagnie de marines débarquée en Europe fin 1917. Le livre est une série de courts chapitres, racontés du point de vue des hommes de la compagnie, se renvoyant l'un à l'autre, et qui donnent à voir un kaléidoscope de témoignages poignants et durs, fragments cellulaires qui forment un visage effrayant et triste d'une période de l'Histoire que l'écrasante majorité d'entre nous ne peut qu'imaginer. Le patriotisme naïf et sirupeux que l'on trouve dans certaines productions télévisuelles se vautre ici dans la boue des tranchées et se noie parfois dans la fange des bassesses humaines. Entre injustice et barbarie, le récit n'est néanmoins pas dénué de petits moments de bonheur (tout à fait relatif) pour ces hommes au milieu de la guerre : une lettre d'un parent, une soirée sans obus, le soulagement d'avoir survécu une journée de plus ou pour les plus chanceux (quoi que...), la fin de la guerre et le retour au pays.

Le point d'orgue de ce texte a été pour moi cet ordre hallucinant (on sait bien sûr que ça existe, dans l'absolu, mais le lire, verbalisé avec tant de "simplicité" est plus difficile) d'exécuter à la mitrailleuse, en bas d'un ravin, un contingent de prisonniers allemands pour le côté pratique de ne pas avoir à les transporter ailleurs. Il est raconté en plusieurs étapes par le capitaine qui donne l'ordre, le caporal qui le transmet et désigne les hommes, et les soldats obligés d'exécuter ces ordres, et donc les Allemands.

Compagnie K est un texte d'une beauté particulièrement dure, je regrette de ne pas l'avoir lu plus tôt. Il fait partie d'un des témoignages les plus forts que j'ai lu sur cette guerre. Il n'est ni racoleur, ni dégueulasse. Il va droit au but, sans fioritures et sans hypocrisie.

Un autre auteur traduit par Gallmeister, Tim O'Brien, qui a aussi vécu un retour au pays pénible, se pose la question de comment raconter la guerre. Faut-il décrire les événements, les lieux, les soldats ou faire ressentir la peur, l'horreur, la tristesse autrement ? Dans À propos de courage, il questionne bien évidemment l'atrocité de la guerre mais aussi la façon de la raconter :

"J'ai quarante-trois ans, c'est vrai, je suis maintenant écrivain, et il y a longtemps j'ai traversé la province de Kuang Ngai comme fantassin.

Presque tout le reste est inventé.

(...)

Je veux que vous ressentiez ce que j'ai ressenti. Je veux que vous sachiez pourquoi la vérité des récits est parfois plus vraie que la vérité des événements.

Voici la vérité des événements. J'ai été soldat. Il y a eu beaucoup de cadavres, de vrais cadavres avec de vrais visages, mais j'étais jeune alors et j'avais peur de les regarder. Maintenant, vingt ans plus tard, je me retrouve avec une responsabilité sans visage et un chagrin sans visage.

Voici la vérité du récit. C'était un jeune homme mince, mort, presque frêle, d'environ vingt ans. Il était allongé au milieu d'une piste d'argile rouge près du village de My Khe. Il avait la mâchoire dans la gorge. Son œil unique était fermé, son autre œil était un trou en forme d'étoile. Je l'ai tué.

Ce que peuvent faire les récits, je suppose, c'est rendre les choses présentes.

Je peux voir des choses que je n'ai jamais vues. Je peux mettre des visages sur le chagrin, sur l'amour, sur la pitié, sur Dieu. Je peux être courageux. Je peux de nouveau avoir des sentiments."1

Pour continuer sur la lancée des retours au pays de soldats traumatisés, enchaînons avec Birdy, de William Wharton. Al, de retour de la guerre, est appelé à l’hôpital psychiatrique car son ami d'enfance, surnommé Birdy en raison de sa passion pour les oiseaux, est prostré dans un silence et une absence totale de communication. Pour tenter d'entrer en contact avec lui et arriver à le ramener à la réalité, Al raconte, visite après visite, leurs souvenirs communs, leur temps passé à bicyclette dans Philadelphie et le pigeonnier de Birdy, mais aussi ce qu'il a vécu à la guerre quand ils ont été séparés. Son ami semble désespérément coincé dans ses propres souvenirs où la frontière entre rêve et réalité est translucide.

Birdy n'est pas seulement l'histoire d'une amitié ou d'une reconstruction mais aussi d'une différence qui n'a que peu ou pas de place pour s'exprimer dans la société dans laquelle le jeune garçon a grandi. Souvent pointé du doigt pour ses rêveries et son amour des oiseaux, il avait déjà vécu un peu reclus avant son départ pour le Vietnam. La guerre le plonge définitivement, croit-on, dans une fermeture totale au monde qui l'entoure.

Ce roman a fait l'objet d'une adaptation cinématographique en 1984, film qui nous rappelle que Nicolas Cage a eu plus d'une expression faciale dans sa jeunesse.

Pour terminer ce deuxième mois-anniversaire, un auteur qu'on ne peut pas passer sous silence : l'excellent Doug Peacock qui est parti en Asie avec les Bérets verts (comme aide-soignant militaire) et en est revenu dévasté, comme beaucoup. Quand il rentre du Vietnam, il est hanté par cette guerre, il a perdu foi en l'humanité et se plonge dans la défense des espaces sauvages et des grizzlis dont il traque les traces à travers le Montana et le Wyoming. Dans les magnifiques textes de Mes années grizzly et Une guerre dans la tête, on peut lire la passion pour la nature d'un homme désillusionné par l'humain dont les pires atrocités lui reviennent en flash-back récurrents.

 

Pour commander les ouvrages cités :

Compagnie K : http://www.moliere.com/fr/march-william-compagnie-k-9782351780688.html

http://www.moliere.com/fr/march-william-compagnie-k-9782351785584.html

À propos de courage : http://www.moliere.com/fr/catalog-product-view-id-83631.html

Birdy : http://www.moliere.com/fr/wharton-william-birdy-9782351780541.html

Mes années grizzly : http://www.moliere.com/fr/catalog-product-view-id-83631.html

 

 

 

 

1A propos de courage, Tim O'Brien, Gallmeister, P193-194

19fév/160

Rencontre avec l’auteur Guillaume Guéraud

Ce mercredi 17 février, la librairie Molière a eu le plaisir d'organiser, en partenariat avec la bibliothèque Rimbaud, une rencontre entre de jeunes étudiants et l'écrivain pour adolescents Guillaume Guéraud. Ses romans abordent, avec un franc-parler peu conventionnel, des thèmes comme l'injustice ou la violence. Une sympathique occasion d'ouvrir les esprits et d'échanger avec un auteur à succès!

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30jan/160

Les éditions Gallmeister ont 10 ans

Montana

Cette année, les éditions Gallmeister fêtent leurs 10 ans. Régulièrement cette année, nous mettrons en avant un roman ou un auteur marquant de cette décennie éditoriale.

Née en 2006 de la passion qu'entretient Oliver Gallmeister pour la littérature américaine (et semble-t-il, la pêche à la mouche), la maison d'édition éponyme est spécialisée dans la littérature américaine contemporaine. Les presque 150 titres différents couvrent le territoire américain de l'Alaska à la Floride et du Maine jusqu'à la Californie, offrant une vision très large de ces paysages sauvages et urbains à travers les yeux d'une multitude de personnages de tous horizons : d'un ancien militaire revenu en Utah faire péter des bulldozers au policier d'une petite ville du Wyoming, en passant par des cow-boys traversant les États-Unis avec leur bétail, un sombre détective des années 40 ou une petite fille de 6 ans découvrant les joies de la bière. Ces personnages racontent aussi une Amérique marquée par les stigmates d'une humanité en lutte contre elle-même : la guerre du Vietnam, l'esclavage, les conflits avec les autochtones.

Cette vision est due sans doute à ces auteurs, hommes et femmes (car si la grammaire conseille fortement que le masculin l'emporte, la voix des femmes est bien présente, auteures et narratrices), qui ne sont pas que des écrivains, nombre d'entre eux (si pas tous) ont d'abord été policier, chasseur, trappeur, ranger, camionneur, bûcheron, peintre en bâtiment, éditeur, pompier, acteur/réalisateur de porno, universitaire, soldat, essayiste, etc. Une vie qui a considérablement enrichi leur littérature.

Et puis Gallmeister, c'est aussi une maison d'édition qui m'a fait découvrir une Amérique que je n'avais vue alors que dans les yeux des autres et qui se limitait à New York, Miami, San Fransisco ou Chicago. J'ai découvert une Amérique belle, sauvage et secrète ; le Wyoming de Craig Johnson, l'Utah chaud et désertique d'Abbey ou l'Alaska de Vann. C'est emplie de ces images littéraires que j'ai pu traverser quelques fois ces paysages, un peu à l'image de Pete Fromm qui, abreuvé par la littérature de trappeur, part un hiver au fin fond des Rocheuses pour garder des œufs de saumon (il raconte ce moment de sa vie dans Indian Creek, disponible dans la collection Totem et depuis peu à nouveau en grand format, accompagné de photos).

Un des premiers titres que j'ai lu dans cette collection est « le Gang de la clef à molette », d'Edward Abbey : une bande d'écologistes un peu tarés s'est mise en tête de démonter (comprendre : faire exploser) les édifices industriels du capitalisme galopant.

Doc Sarvis est un médecin généraliste aisé, sentimental, un peu poète, un peu pyromane.

« Avec son dôme chauve moucheté, son visage sauvage et toute la noblesse sévère d'un Sibelius, le Dr Sarvis était en tournée nocturne sur un banal programme de réhabilitation de quartier, occupé à brûler des panneaux publicitaires au bord de la grand-route – l'US 66, vouée à se faire dévorer par l'Autobahn Superrapide de la Superpuissance. Son mode opératoire était simple et d'une finesse chirurgicale. Il prenait son jerrycan de 5 gallons d'essence, en aspergeait les pieds et tout autre membre étançonnant les cibles élues, puis craquait une allumette. On devrait tous avoir un hobby. »1

Bonnie Abbzug, secrétaire du prédécesseur de Sarvis, puis de ce dernier, est devenue depuis sa maîtresse. Elle le suit dans ses sorties incendiaires. Intelligente, incisive, elle ne se laisse pas marcher sur les pieds et détail amusant, alors que ces trois écologistes convaincus roulent en vieille voiture en lançant leurs cannettes de bière sur les routes, elle vit dans un dôme géodésique.

« Elle était trop sage pour s'engluer durablement dans aucune théorie à la mode, bien qu'elle les essayât toutes. Avec une intelligence trop fine pour se laisser violer par les idées, elle avait appris qu'elle était en quête non pas d'une évolution personnelle (elle s'appréciait) mais de quelque chose de bien à faire. »2

Hayduke, un ancien béret vert ravagé par la guerre du Vietnam (personnage dont le modèle est Doug Peacock, autre auteur traduit chez Gallmeister, ami très cher d'Abbey), instable, impatient, en rogne contre la société capitaliste et destructrice.

« Hayduke a vingt-cinq ans. Il est court, costaud, carré, bâti comme un catcheur. Il a le visage poilu, très poilu, avec une bouche large et une belle dentition, de grosses pommettes et une impressionnante tignasse de cheveux bleu-noir drus. Traîne peut-être une trace de lointain sang shawnee quelque part dans son brouet de gènes. Il a des mains amples et puissantes, à peau blanc pâle sous la pilosité noire. Il a passé beaucoup de temps dans la jungle, puis beaucoup de temps à l'hôpital. »3

Seldom Seen Smith, un mormon (de nom seulement) partagé entre ses trois femmes, séparée l'une de l'autre par une journée de route.

« Né par hasard dans la communauté de l'Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours (les mormons), Smith était en congé sabbatique permanent à l'égard de sa religion. C'était un renégat, un jack mormon – le jack mormon étant au bon mormon ce que le jackrabbit est au gentil petit lapin. (…) Son nom officiel était Joseph Fielding Smith (en hommage à un neveu du fondateur et martyr), mais ses épouses lui avaient donné le surnom de Sledom Seen – celui qu'on voit rarement –, et ça lui allait bien. »4

Ils vont tous les quatre farouchement parcourir le désert, poursuivis par les autorités, détruisant quantité de bulldozers et de chantiers sur leur chemin. Derrière le côté désopilant de l'histoire se cache aussi une triste réalité de ces espaces sauvages ravagés de manière irréfléchie par l'homme.

Très engagé, c'est un roman époustouflant sur une lutte acharnée mais sans espoir contre l'industrialisation dans lequel on alterne les scènes d'actions avec des situations loufoques, des tranches de vie ou de magnifiques descriptions de paysage. On découvre des personnages attachants mais aussi vraiment drôles (mention spéciale à Love, le curé policier cardiaque pourri par le capitalisme). L'auteur dira à propos de son « Gang de la clef à molette », reflétant parfaitement le caractère militant de son oeuvre : "Quiconque prendra ce livre au sérieux sera immédiatement abattu. Quiconque ne le prendra pas au sérieux sera enterré vivant par un bulldozer Mitsubishi."

La première version du livre en français, traduite par Pierre Guillaumin, était parue sans illustration, comme la première version américaine ; mais il y a quelques années, elle a été retraduite par Jacques Mailhos et imprimée avec les illustrations de Robert Crumb, jointes au texte en langue originale pour les 10 ans de sa parution.

 

Pour plus d'infos sur Gallmeister et leurs publications :  http://www.gallmeister.fr/

Pour obtenir les ouvrages sur notre site en ligne :

http://www.moliere.com/fr/catalogsearch/result/index/?facet_format=&price=&facet_author=Abbey+Edward&q=edward+abbey

 

 

1Abbey Edward, le Gang de la clef à molette, Gallmeister, 2013 p.21

2Ibidem, p.63

3Ibidem, p.33

4Ibidem, p.49

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