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30jan/160

Les éditions Gallmeister ont 10 ans

Montana

Cette année, les éditions Gallmeister fêtent leurs 10 ans. Régulièrement cette année, nous mettrons en avant un roman ou un auteur marquant de cette décennie éditoriale.

Née en 2006 de la passion qu'entretient Oliver Gallmeister pour la littérature américaine (et semble-t-il, la pêche à la mouche), la maison d'édition éponyme est spécialisée dans la littérature américaine contemporaine. Les presque 150 titres différents couvrent le territoire américain de l'Alaska à la Floride et du Maine jusqu'à la Californie, offrant une vision très large de ces paysages sauvages et urbains à travers les yeux d'une multitude de personnages de tous horizons : d'un ancien militaire revenu en Utah faire péter des bulldozers au policier d'une petite ville du Wyoming, en passant par des cow-boys traversant les États-Unis avec leur bétail, un sombre détective des années 40 ou une petite fille de 6 ans découvrant les joies de la bière. Ces personnages racontent aussi une Amérique marquée par les stigmates d'une humanité en lutte contre elle-même : la guerre du Vietnam, l'esclavage, les conflits avec les autochtones.

Cette vision est due sans doute à ces auteurs, hommes et femmes (car si la grammaire conseille fortement que le masculin l'emporte, la voix des femmes est bien présente, auteures et narratrices), qui ne sont pas que des écrivains, nombre d'entre eux (si pas tous) ont d'abord été policier, chasseur, trappeur, ranger, camionneur, bûcheron, peintre en bâtiment, éditeur, pompier, acteur/réalisateur de porno, universitaire, soldat, essayiste, etc. Une vie qui a considérablement enrichi leur littérature.

Et puis Gallmeister, c'est aussi une maison d'édition qui m'a fait découvrir une Amérique que je n'avais vue alors que dans les yeux des autres et qui se limitait à New York, Miami, San Fransisco ou Chicago. J'ai découvert une Amérique belle, sauvage et secrète ; le Wyoming de Craig Johnson, l'Utah chaud et désertique d'Abbey ou l'Alaska de Vann. C'est emplie de ces images littéraires que j'ai pu traverser quelques fois ces paysages, un peu à l'image de Pete Fromm qui, abreuvé par la littérature de trappeur, part un hiver au fin fond des Rocheuses pour garder des œufs de saumon (il raconte ce moment de sa vie dans Indian Creek, disponible dans la collection Totem et depuis peu à nouveau en grand format, accompagné de photos).

Un des premiers titres que j'ai lu dans cette collection est « le Gang de la clef à molette », d'Edward Abbey : une bande d'écologistes un peu tarés s'est mise en tête de démonter (comprendre : faire exploser) les édifices industriels du capitalisme galopant.

Doc Sarvis est un médecin généraliste aisé, sentimental, un peu poète, un peu pyromane.

« Avec son dôme chauve moucheté, son visage sauvage et toute la noblesse sévère d'un Sibelius, le Dr Sarvis était en tournée nocturne sur un banal programme de réhabilitation de quartier, occupé à brûler des panneaux publicitaires au bord de la grand-route – l'US 66, vouée à se faire dévorer par l'Autobahn Superrapide de la Superpuissance. Son mode opératoire était simple et d'une finesse chirurgicale. Il prenait son jerrycan de 5 gallons d'essence, en aspergeait les pieds et tout autre membre étançonnant les cibles élues, puis craquait une allumette. On devrait tous avoir un hobby. »1

Bonnie Abbzug, secrétaire du prédécesseur de Sarvis, puis de ce dernier, est devenue depuis sa maîtresse. Elle le suit dans ses sorties incendiaires. Intelligente, incisive, elle ne se laisse pas marcher sur les pieds et détail amusant, alors que ces trois écologistes convaincus roulent en vieille voiture en lançant leurs cannettes de bière sur les routes, elle vit dans un dôme géodésique.

« Elle était trop sage pour s'engluer durablement dans aucune théorie à la mode, bien qu'elle les essayât toutes. Avec une intelligence trop fine pour se laisser violer par les idées, elle avait appris qu'elle était en quête non pas d'une évolution personnelle (elle s'appréciait) mais de quelque chose de bien à faire. »2

Hayduke, un ancien béret vert ravagé par la guerre du Vietnam (personnage dont le modèle est Doug Peacock, autre auteur traduit chez Gallmeister, ami très cher d'Abbey), instable, impatient, en rogne contre la société capitaliste et destructrice.

« Hayduke a vingt-cinq ans. Il est court, costaud, carré, bâti comme un catcheur. Il a le visage poilu, très poilu, avec une bouche large et une belle dentition, de grosses pommettes et une impressionnante tignasse de cheveux bleu-noir drus. Traîne peut-être une trace de lointain sang shawnee quelque part dans son brouet de gènes. Il a des mains amples et puissantes, à peau blanc pâle sous la pilosité noire. Il a passé beaucoup de temps dans la jungle, puis beaucoup de temps à l'hôpital. »3

Seldom Seen Smith, un mormon (de nom seulement) partagé entre ses trois femmes, séparée l'une de l'autre par une journée de route.

« Né par hasard dans la communauté de l'Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours (les mormons), Smith était en congé sabbatique permanent à l'égard de sa religion. C'était un renégat, un jack mormon – le jack mormon étant au bon mormon ce que le jackrabbit est au gentil petit lapin. (…) Son nom officiel était Joseph Fielding Smith (en hommage à un neveu du fondateur et martyr), mais ses épouses lui avaient donné le surnom de Sledom Seen – celui qu'on voit rarement –, et ça lui allait bien. »4

Ils vont tous les quatre farouchement parcourir le désert, poursuivis par les autorités, détruisant quantité de bulldozers et de chantiers sur leur chemin. Derrière le côté désopilant de l'histoire se cache aussi une triste réalité de ces espaces sauvages ravagés de manière irréfléchie par l'homme.

Très engagé, c'est un roman époustouflant sur une lutte acharnée mais sans espoir contre l'industrialisation dans lequel on alterne les scènes d'actions avec des situations loufoques, des tranches de vie ou de magnifiques descriptions de paysage. On découvre des personnages attachants mais aussi vraiment drôles (mention spéciale à Love, le curé policier cardiaque pourri par le capitalisme). L'auteur dira à propos de son « Gang de la clef à molette », reflétant parfaitement le caractère militant de son oeuvre : "Quiconque prendra ce livre au sérieux sera immédiatement abattu. Quiconque ne le prendra pas au sérieux sera enterré vivant par un bulldozer Mitsubishi."

La première version du livre en français, traduite par Pierre Guillaumin, était parue sans illustration, comme la première version américaine ; mais il y a quelques années, elle a été retraduite par Jacques Mailhos et imprimée avec les illustrations de Robert Crumb, jointes au texte en langue originale pour les 10 ans de sa parution.

 

Pour plus d'infos sur Gallmeister et leurs publications :  http://www.gallmeister.fr/

Pour obtenir les ouvrages sur notre site en ligne :

http://www.moliere.com/fr/catalogsearch/result/index/?facet_format=&price=&facet_author=Abbey+Edward&q=edward+abbey

 

 

1Abbey Edward, le Gang de la clef à molette, Gallmeister, 2013 p.21

2Ibidem, p.63

3Ibidem, p.33

4Ibidem, p.49

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