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27fév/160

“Ce que peuvent faire les récits, je suppose, c’est rendre les choses présentes.”

En 10 ans d'édition, Gallmeister a donné l'occasion aux lecteurs francophones de découvrir des centaines de personnages dans ses romans. Certains d'entre eux ont vécu une ou plusieurs guerres, ils sont hantés, traumatisés par les horreurs qu'ils y ont vécues et difficilement aptes, voire carrément incapables de vivre à nouveau en société (souvenons-nous de Georges Hayduke dans le Gang de la clé à Molette).

Compagnie K, de William March, raconte l'histoire d'une compagnie de marines débarquée en Europe fin 1917. Le livre est une série de courts chapitres, racontés du point de vue des hommes de la compagnie, se renvoyant l'un à l'autre, et qui donnent à voir un kaléidoscope de témoignages poignants et durs, fragments cellulaires qui forment un visage effrayant et triste d'une période de l'Histoire que l'écrasante majorité d'entre nous ne peut qu'imaginer. Le patriotisme naïf et sirupeux que l'on trouve dans certaines productions télévisuelles se vautre ici dans la boue des tranchées et se noie parfois dans la fange des bassesses humaines. Entre injustice et barbarie, le récit n'est néanmoins pas dénué de petits moments de bonheur (tout à fait relatif) pour ces hommes au milieu de la guerre : une lettre d'un parent, une soirée sans obus, le soulagement d'avoir survécu une journée de plus ou pour les plus chanceux (quoi que...), la fin de la guerre et le retour au pays.

Le point d'orgue de ce texte a été pour moi cet ordre hallucinant (on sait bien sûr que ça existe, dans l'absolu, mais le lire, verbalisé avec tant de "simplicité" est plus difficile) d'exécuter à la mitrailleuse, en bas d'un ravin, un contingent de prisonniers allemands pour le côté pratique de ne pas avoir à les transporter ailleurs. Il est raconté en plusieurs étapes par le capitaine qui donne l'ordre, le caporal qui le transmet et désigne les hommes, et les soldats obligés d'exécuter ces ordres, et donc les Allemands.

Compagnie K est un texte d'une beauté particulièrement dure, je regrette de ne pas l'avoir lu plus tôt. Il fait partie d'un des témoignages les plus forts que j'ai lu sur cette guerre. Il n'est ni racoleur, ni dégueulasse. Il va droit au but, sans fioritures et sans hypocrisie.

Un autre auteur traduit par Gallmeister, Tim O'Brien, qui a aussi vécu un retour au pays pénible, se pose la question de comment raconter la guerre. Faut-il décrire les événements, les lieux, les soldats ou faire ressentir la peur, l'horreur, la tristesse autrement ? Dans À propos de courage, il questionne bien évidemment l'atrocité de la guerre mais aussi la façon de la raconter :

"J'ai quarante-trois ans, c'est vrai, je suis maintenant écrivain, et il y a longtemps j'ai traversé la province de Kuang Ngai comme fantassin.

Presque tout le reste est inventé.

(...)

Je veux que vous ressentiez ce que j'ai ressenti. Je veux que vous sachiez pourquoi la vérité des récits est parfois plus vraie que la vérité des événements.

Voici la vérité des événements. J'ai été soldat. Il y a eu beaucoup de cadavres, de vrais cadavres avec de vrais visages, mais j'étais jeune alors et j'avais peur de les regarder. Maintenant, vingt ans plus tard, je me retrouve avec une responsabilité sans visage et un chagrin sans visage.

Voici la vérité du récit. C'était un jeune homme mince, mort, presque frêle, d'environ vingt ans. Il était allongé au milieu d'une piste d'argile rouge près du village de My Khe. Il avait la mâchoire dans la gorge. Son œil unique était fermé, son autre œil était un trou en forme d'étoile. Je l'ai tué.

Ce que peuvent faire les récits, je suppose, c'est rendre les choses présentes.

Je peux voir des choses que je n'ai jamais vues. Je peux mettre des visages sur le chagrin, sur l'amour, sur la pitié, sur Dieu. Je peux être courageux. Je peux de nouveau avoir des sentiments."1

Pour continuer sur la lancée des retours au pays de soldats traumatisés, enchaînons avec Birdy, de William Wharton. Al, de retour de la guerre, est appelé à l’hôpital psychiatrique car son ami d'enfance, surnommé Birdy en raison de sa passion pour les oiseaux, est prostré dans un silence et une absence totale de communication. Pour tenter d'entrer en contact avec lui et arriver à le ramener à la réalité, Al raconte, visite après visite, leurs souvenirs communs, leur temps passé à bicyclette dans Philadelphie et le pigeonnier de Birdy, mais aussi ce qu'il a vécu à la guerre quand ils ont été séparés. Son ami semble désespérément coincé dans ses propres souvenirs où la frontière entre rêve et réalité est translucide.

Birdy n'est pas seulement l'histoire d'une amitié ou d'une reconstruction mais aussi d'une différence qui n'a que peu ou pas de place pour s'exprimer dans la société dans laquelle le jeune garçon a grandi. Souvent pointé du doigt pour ses rêveries et son amour des oiseaux, il avait déjà vécu un peu reclus avant son départ pour le Vietnam. La guerre le plonge définitivement, croit-on, dans une fermeture totale au monde qui l'entoure.

Ce roman a fait l'objet d'une adaptation cinématographique en 1984, film qui nous rappelle que Nicolas Cage a eu plus d'une expression faciale dans sa jeunesse.

Pour terminer ce deuxième mois-anniversaire, un auteur qu'on ne peut pas passer sous silence : l'excellent Doug Peacock qui est parti en Asie avec les Bérets verts (comme aide-soignant militaire) et en est revenu dévasté, comme beaucoup. Quand il rentre du Vietnam, il est hanté par cette guerre, il a perdu foi en l'humanité et se plonge dans la défense des espaces sauvages et des grizzlis dont il traque les traces à travers le Montana et le Wyoming. Dans les magnifiques textes de Mes années grizzly et Une guerre dans la tête, on peut lire la passion pour la nature d'un homme désillusionné par l'humain dont les pires atrocités lui reviennent en flash-back récurrents.

 

Pour commander les ouvrages cités :

Compagnie K : http://www.moliere.com/fr/march-william-compagnie-k-9782351780688.html

http://www.moliere.com/fr/march-william-compagnie-k-9782351785584.html

À propos de courage : http://www.moliere.com/fr/catalog-product-view-id-83631.html

Birdy : http://www.moliere.com/fr/wharton-william-birdy-9782351780541.html

Mes années grizzly : http://www.moliere.com/fr/catalog-product-view-id-83631.html

 

 

 

 

1A propos de courage, Tim O'Brien, Gallmeister, P193-194

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