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14mar/160

Une brève histoire de l’humanité

sapiens

Traversant plusieurs disciplines des sciences et des sciences sociales, ainsi que la philosophie ou la théologie, Sapiens retrace une histoire de l'humanité, des révolutions majeures qui l'ont marquée et des effets qu'elles ont eues sur l'humain et son environnement. En s'aidant des découvertes les plus récentes (jusqu'à 2012 en tout cas, date de la publication en langue originale), Harari tente de mettre au jour les mécanismes souvent laissés de côté par la biologie sur l'évolution sociale de l'homme. Il pointe et explicite certains des mythes fondateurs de l'humanité et garantissant la cohésion nécessaire à l'expansion sans précédent de son espèce, mythes mis en place pour la plupart inconsciemment, comme les religions, les idéologies, les systèmes économiques ou la culture.

"Comment Homo Sapiens a-t-il réussi à [...] fonder des cités de plusieurs dizaines de milliers d'habitants et des empires de centaines de millions de sujets ? Le secret réside probablement dans l'apparition de la fiction. De grands nombres d'inconnus peuvent coopérer avec succès en croyant à des mythes communs.

Toute coopération humaine à grande échelle - qu'il s'agisse d'un état moderne, d'une église médiévale, d'une cité antique ou d'une tribu archaïque - s'enracine dans des mythes communs qui n'existent que dans l'imagination collective. Les Églises s'enracinent dans des mythes religieux communs. Deux catholiques qui ne se sont jamais rencontrés peuvent néanmoins partir en croisade ensemble ou réunir des fonds pour construire un hôpital parce que tous deux croient que Dieu s'est incarné et s'est laissé crucifier pour racheter nos péchés. Les États s'enracinent dans des mythes nationaux communs. Deux Serbes qui ne se sont jamais rencontrés peuvent risquer leur vie pour se sauver l'un l'autre parce que tous deux croient à l'existence d'une nation serbe, à la patrie serbe et au drapeau serbe. Les systèmes judiciaires s'enracinent dans des mythes légaux communs. Deux juristes qui ne se sont jamais rencontrés peuvent néanmoins associer leurs efforts pour défendre un parfait inconnu parce que tous deux croient à l'existence des lois, de la justice, des droits de l'homme - et des honoraires qu'ils touchent.
Pourtant, aucune de ces choses n'existe hors des histoires que les gens inventent et se racontent les uns aux autres. Il n'y a pas de dieux dans l'univers, ni lois ni justice hors de l'imagination commune des êtres humains.

Nous comprenons aisément que les "primitifs" cimentent leur ordre social en croyant aux fantômes et aux esprits, et se rassemblent à chaque pleine lune pour danser autour du feu de camp. Ce que nous saisissons mal, c'est que nos institutions modernes fonctionnent sur la même base. Prenez l'exemple du monde des entreprises. Les hommes d'affaires et les juristes modernes sont en fait de puissants sorciers. Entre eux et les shamans tribaux, la principale différence est que les hommes de loi modernes racontent des histoires encore plus étranges."1

Pour prendre un exemple plus précis du côté imaginaire de ces mythes et de ces réappropriations possibles, Harari s'intéresse au concept de naturalité. On entend souvent (trop à mon goût) l'idée qu'un comportement serait ou pas naturel parce que la science ou Dieu l'explique ainsi, ou encore parce que c'est instinctif. Il n'y a rien de plus culturel que la naturalité, si vous questionnez dix personnes des référents culturels identiques au vôtres sur leur définition de ce concept, vous aurez dix réponses différentes. Imaginez si vous changez de continent... À partir de ce simple exemple, il montre de quelle manière les fictions actuelles peuvent légitimer l'encouragement ou l'interdiction d'un comportement.

"Comment distinguer ce qui est biologiquement déterminé de ce que l'on cherche simplement à justifier à travers les mythes biologiques ? "La biologie permet, la culture interdit" est une bonne règle empirique. La biologie est disposée à tolérer un très large spectre de possibles. C'est la culture qui oblige les individus à en explorer certains tout en en interdisant d'autres. La biologie permet aux femmes d'avoir des enfants, mais certaines cultures les obligent à réaliser cette possibilité. La biologie permet aux hommes de goûter ensemble aux joies du sexe : certaines cultures leur interdisent d'en profiter.

La culture a tendance à prétendre qu'elle interdit uniquement ce qui est contre nature. Dans une perspective biologique, cependant, rien n'est contre nature. Tout ce qui est possible est aussi naturel, par définition. Un comportement réellement contre nature, ne saurait tout simplement pas exister, en sorte qu'il ne nécessiterait aucune interdiction. Aucune culture ne s'est jamais donné la peine d'interdire aux hommes de photosynthétiser, aux femmes de courir plus vite que la lumière ou aux électrons négatifs d'être attirés l'un par l'autre.

En vérité, nos idées de ce qui est "naturel" et "contre nature" ne viennent pas de la biologie, mais de la théologie chrétienne. Théologiquement, est "naturel" ce qui est "en accord avec les intentions du Dieu qui a créé la nature". Selon les théologiens chrétiens, Dieu a créé le corps humain, entendant que chaque membre et chaque organe servent une fin particulière. Si nous nous servons de nos membres et de nos organes aux fins envisagées par Dieu, c'est une activité naturelle. Les utiliser autrement est contre nature. En revanche, l'évolution n'a pas de dessein. L'évolution des organes n'a pas suivi un dessein, et leur usage est en perpétuel mouvement. Il n'est pas un seul organe du corps humain qui fasse uniquement le travail que faisait son prototype à son apparition, voici des centaines de millions d'années. Les organes évoluent afin de remplir une fonction particulière, mais dès lors qu'ils existent, ils peuvent être aussi adaptés à d'autres usages. La bouche, par exemple, est apparue parce que les tout premiers organismes multicellulaires avaient besoin d'un moyen d'ingurgiter les nutriments. Nous nous servons encore de notre bouche à cette fin mais aussi pour embrasser, parler et, si nous sommes un Rambo, dégoupiller les grenades à main. Tous ces usages sont-ils contre nature pour la simple raison que, voici 600 millions d'années, nos vermisseaux d'ancêtres ne faisaient rien de tout cela avec leur bouche?"2

Cet extrait est à mon sens un des points essentiels du livre, comment questionner notre monde en sachant que nos présupposés et nos repères sont au final des jalons imaginaires partagé par au moins une partie de la population. Cela met entre autres à notre disposition suffisamment d'arguments pour balayer d'un revers de la main les fondements de toute discrimination, tout en montrant pourquoi et comment elles sont si difficiles à éradiquer. Sapiens est un livre fort, une réflexion globale et très documentée dans laquelle Harari fauche à ras du sol les tiges pourrissantes de tout système de pensée sectaire, bouffi de ses propres certitudes, imposant une vision unique et réductrice de l'humanité et son histoire. En effet, ce texte est extrêmement riche et fouillé, balayant un spectre pluridisciplinaire de points de vue qui s'éclairent mutuellement et se complètent. Il permet d'avoir un aperçu des changements qui ont été opérés et ont affecté l'humanité depuis les premiers hominidés, jusqu'à ce qui pourrait être la fin de l'espèce Homo Sapiens telle qu'on la connait actuellement. Pour le lecteur qui souhaite creuser un peu, les notes de bas de page fourmillent de références bibliographiques (la plupart non traduites en français). 

Malgré la richesse de cet ouvrage et tous les éléments positifs qui ont été amenés, il y a comme un arrière-goût désagréable laissé par l'impression (ou la confirmation, plutôt) que le mythe économique est au final le plus universel, le plus durable et le plus efficace de l'histoire de l'humanité, ce que personnellement, je ne peux m'empêcher de trouver un peu déprimant.

"Avec le concours de la psychologie populaire ("Just do it!"), le consumérisme s'est acharné à convaincre que le sybaritisme est une bonne chose, tandis que rester frugal, c'est s'opprimer soi-même.

Il a réussi. Nous sommes tous de bons consommateurs. Nous achetons d'innombrables produits dont nous n'avons pas réellement besoin et dont, hier encore, nous ignorions l'existence. Les industriels conçoivent délibérément des produits éphémères et inventent inutilement de nouveaux modèles de produits qui donnent pourtant entière satisfaction. Mais il nous faut les acheter pour rester "in", dans le coup. Le shopping est devenu un passe-temps favori, et les biens de consommation sont désormais des médiateurs essentiels dans les relations entre membres de la famille, époux et amis. Les fêtes religieuses comme Noël sont devenues des fêtes du shopping! Aux États-Unis, même le Memorial Day - initialement, une fête solennelle pour honorer la mémoire des soldats tombés au champ d'honneur - est aujourd'hui prétexte à des ventes spéciales. La plupart des gens marquent ce jour en faisant des courses. Peut-être pour prouver que les défenseurs de la liberté ne sont pas morts en vain.

L'épanouissement de l'éthique consumériste est on ne peut plus clair sur le marché de l'alimentation. Les sociétés agricoles traditionnelles vivaient dans l'ombre effroyable de la famine. Dans le monde d'abondance qui est le nôtre, l'un des principaux problèmes de santé est l'obésité, qui frappe les pauvres (lesquels se gavent de hamburgers et de pizzas) plus fortement encore que les riches (amateurs de salades bio et de jus de fruits). Chaque année, la population américaine dépense plus d'argent en régimes qu'il n'en faudrait pour nourrir tous les gens qui ont faim dans le reste du monde. L'obésité est une double victoire pour le consumérisme. Au lieu de manger peu, ce qui provoquerait une récession économique, les gens mangent trop puis achètent des produits diététiques - contribuant ainsi doublement à la croissance économique.

Comment faire cadrer l'éthique consumériste avec l'éthique capitaliste de l'homme d'affaires, suivant laquelle il ne faut pas dilapider les profits mais les réinvestir dans la production ? Élémentaire. Comme dans les périodes antérieures, l'élite et les masses se partagent le travail. Dans l'Europe médiévale, les aristocrates insouciants dépensaient leur argent en luxes extravagants, tandis que les paysans vivaient frugalement, comptant chaque sou. De nos jours, la table a tourné. Les riches prennent grand soin de gérer leurs actifs et investissements alors que les moins nantis s'endettent pour acheter des voitures et des télévisions dont ils n'ont pas vraiment besoin.

Les éthiques capitaliste et consumériste sont les deux côtés de la même médaille, la fusion de deux commandements. Le commandement suprême du riche est : "Investis!" Celui du commun des mortels : "Achète!"

L'éthique capitalistico-consumériste est révolutionnaire d'un autre point de vue. La plupart des systèmes éthiques antérieurs proposaient aux gens un marché assez rude. Ils leur promettaient le paradis, si seulement ils cultivaient la compassion et la tolérance, dominaient l'envie et la colère et refrénaient leurs intérêts égoïstes. Pour la plupart, c'était trop dur. L'histoire de l'éthique est la triste histoire de merveilleux idéaux que personne ne saurait atteindre. La plupart des chrétiens n'imitent pas le Christ, les bouddhistes sont incapables de suivre Bouddha, et la plupart des confucéens auraient provoqué une crise de rage chez Confucius.

À l'opposé, la plupart des gens, aujourd'hui, n'ont aucun mal à se hisser à la hauteur de l'idéal capitalistico-consumériste. La nouvelle éthique promet le paradis à condition que les riches restent cupides et passent leur temps à se faire du fric, et que les masses lâchent la bride à leurs envies et leurs passions, et achètent de plus en plus. C'est la première religion de l'histoire dont les adeptes font vraiment ce qu'on leur demande de faire. Mais comment savons-nous que nous aurons vraiment le paradis en retour ? Nous l'avons vu à la télévision."3

Brillant et troublant, cet essai monumental d'Harari nous montre également que l'apparente réussite de l'évolution humaine s'accompagne tout au long de l'histoire de la transformation souvent destructrice de la faune et la flore qui l'entoure, voire de l'humanité elle-même. On oscille tout au long du livre entre une admiration pour cette espèce si ingénieuse et une colère, voire un mépris pour cet animal égoïste, destructeur et orgueilleux. 

Bien que rempli de constats assez négatifs ou en tout cas de questionnements sur les buts de ces changements (ont-ils été atteints ou pas ? était-ce finalement une si bonne idée ?), on ne trouve dans cet ouvrage aucun jugement ou tentative de culpabilisation sur l'état actuel du monde. 

Outre les explications scientifiques, les théories sociales, philosophiques et économiques, l'auteur consacre également un chapitre sur le bonheur, souvent oublié dans les sciences occidentales (ce qu'il pointe d'ailleurs) et la manière ou la possibilité de le mesurer. Comment définir le bonheur ? Se posait-on la question dans l'Antiquité ? Et avant la révolution agricole ? Est-on vraiment plus heureux que nos ancêtres parce que notre savoir est plus grand et que nous vivons plus longtemps ? Harari propose une réponse intéressante, bien qu'un peu sombre.

"Le monde déconcertant d'Huxley repose sur l'hypothèse biologique que bonheur égale plaisir. Être heureux, ce n'est ni plus ni moins qu'expérimenter des sensations physiques plaisantes. Notre biochimie limitant le volume et la durée de ces sensations, il n'y a qu'un moyen de faire en sorte que les gens connaissent un niveau élevé de bonheur sur une longue période : c'est de manipuler leur système biochimique.

Certains chercheurs contestent toutefois cette définition du bonheur. Dans une étude célèbre, le prix Nobel d'économie Daniel Kahneman a demandé aux gens de raconter une journée de travail typique, épisode par épisode, en précisant chaque fois à quel point ils en concevaient plaisir ou déplaisir. Dans la façon dont les gens voient leur vie, il a découvert ce qui a tout l'air d'un paradoxe. Prenez le travail qu'implique d'élever un enfant : Kahneman observe que, si l'on compte les moments de joie et les moments fastidieux, on a l'image d'une affaire assez déplaisante qui consiste largement à changer les couches, faire la vaisselle et affronter des crises de rage - toutes choses que personne n'aime faire. Et pourtant la plupart des parents déclarent que leurs enfants sont leur principale source de bonheur. Est-ce à dire que les gens ne savent pas vraiment ce qui est bon pour eux ?

C'est une possibilité. Une autre est que ces conclusions démontrent que le bonheur n'est pas l'excédent de moments plaisants sur les moments déplaisants. Le bonheur consiste plutôt à voir la vie dans sa totalité : une vie qui a du sens et qui en vaut la peine. Le bonheur a une composante cognitive et éthique importante. "Pitoyable esclave d'un bébé dictateur" ou "éducateur affectueux d'une vie nouvelle", ce sont nos valeurs qui font la différence. "Celui qui a une raison de vivre, disait Nietzsche, peut endurer n'importe quelle épreuve ou presque." Une vie qui a du sens peut être extrêmement satisfaisante même en pleine épreuve, alors qu'une vie dénuée de sens est un supplice, si confortable soit-elle.
De tous temps, dans toutes les cultures, les gens ont éprouvé le même type de plaisirs et de peine, mais le sens qu'ils ont pu attribuer à leurs expériences a probablement varié amplement. Dès lors, l'histoire du bonheur pourrait bien avoir été beaucoup plus troublée que ne l'imaginent les biologistes. Et cette conclusion n'est pas nécessairement au bénéfice de la modernité. Évaluée minute par minute, la vie au Moyen Âge était certainement rude. Toutefois, si les hommes croyaient à la promesse d'une félicité éternelle après la mort, leur vie pouvait leur paraître bien plus riche de sens et précieuse qu'aux modernes sécularisés qui n'ont d'autre espoir à long terme qu'un oubli total et vide de sens. À la question "Êtes-vous satisfait de votre vie dans son ensemble?", les gens du Moyen Âge auraient sans doute apporté une réponse très positive dans le questionnaire sur le bien-être subjectif.

Nos ancêtres étaient-ils donc heureux parce qu'ils trouvaient un sens à la vie dans des illusions collectives sur l'au-delà ? Oui. Tant que personne ne ruina leurs chimères, pourquoi pas ? D'un point de vue scientifique, pour autant qu'on puisse le dire, la vie humaine n'a absolument aucun sens. Les hommes sont le résultat de processus évolutifs aveugles qui n'ont ni fin ni but. Nos actions ne relèvent pas d'un plan divin cosmique. Si la planète Terre devait sauter demain matin, probablement l'univers suivrait-il son cours comme à l'ordinaire. Pour autant qu'on puisse le dire à ce stade, la subjectivité humaine ne manquerait pas. Dès lors, tout sens donné à la vie n'est qu'une illusion. Chercher un sens à sa vie dans l'au-delà, comme au Moyen Âge, n'était pas plus illusoire que de le trouver dans l'humanisme, le nationalisme ou le capitalisme à l'instar des modernes. L'homme de science qui dit que sa vie a du sens parce qu'il augmente le savoir humain, le soldat qui déclare que sa vie a du sens parce qu'il se bat pour défendre sa patrie, et l'entrepreneur qui trouve du sens dans le lancement d'une nouvelle société ne s'illusionnent pas moins que leurs homologues du Moyen Âge qui trouvaient du sens dans la lecture des Écritures, les Croisades ou la construction d'une nouvelle cathédrale.

Peut-être le bonheur consiste-t-il alors à synchroniser ses illusions personnelles de sens avec les illusions collectives dominantes. Dès lors que mon récit personnel est au diapason des récits de mon entourage, je puis me convaincre que ma vie a du sens et trouver mon bonheur dans cette conviction.
C'est une conclusion très déprimante. Faut-il vraiment s'illusionner pour être heureux ?"4

Il est difficile de faire le tour d'un tel essai dans un aussi petit texte mais ce livre regorge de questions pertinentes, de réponses intelligentes, de mises en perspective et de nouveaux regards sur des interrogations vieilles comme le monde, tous liés par le fil conducteur d'une proposition de circonscription de ce qui fait de l'espèce humaine ce qu'elle est et comment elle en est arrivée à sa présente situation.

A lire, absolument.

http://www.moliere.com/fr/harari-yuval-noah-sapiens---une-breve-histoire-de-l-humanite-9782226257017.html

1 Harahi, Yuval Noah, Sapiens, Albin Michel, 2015, p.39-40

2 Ibidem, p.58-60

3 Ibidem, p.178-179

4 Ibidem, p.407-409

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