www.moliere.com
24fév/120

Platon était-il communiste?

ou «La République» remixée par Alain Badiou.

Ici, le gardien de la cité devient le «militant», le dieu est le «Grand Autre» (terme emprunté à Lacan), l'âme se dit le «Sujet» et le mythe de la caverne se transforme en cinéma géant.

Œuvre maîtresse de Platon, «la République» est ce dialogue dans lequel Socrate, cherchant la définition de la justice, imagine une cité où régneraient les philosophes. Alain Badiou a passé six ans à le traduire à sa façon, mélange d'érudition et d'anachronismes réjouissants.

On rit souvent, on admire la virtuosité, on se prend au jeu. Que nous apporte le Vrai? Qu'est-ce qu'une cité juste? Platon énumère les régimes, chacun étant fondé sur une passion spécifique qui le conduit à sa perte. La démocratie?

"On dirait que les surfaces vitrées des immeubles répercutent partout dans la ville la même rumeur, conflictuelle en apparence, consensuelle en réalité: «Je suis en tout cas libre de dire n'importe quoi."

Le tyran?

"Il banquette, il baise, il fume, il boit. Sa vie est un abîme de bassesse et de servilité. Il passe son temps à flatter des gens de sac et de corde."

On se croirait devant les informations du soir, avec Poutine, la finance mondiale et le mensonge généralisé. L'enjeu du débat, c'est bien sûr «notre futur pays communiste». Ceux qui détestent Badiou pointeront son refus obstiné (et à vrai dire incompréhensible) de dénoncer comme tels les crimes du stalinisme ou du maoïsme. Mais l'essentiel est ailleurs, dans le mystère d'un texte fondateur de la philosophie occidentale et qui contredit pourtant toutes nos croyances actuelles.

Pour Badiou, ennemi du relativisme postmoderne, Platon est le penseur de l'«accès à l'absolu». Bien avant lui, en 1977, dans «Nous l'avons tous tué ou "Ce juif de Socrate!..."», Maurice Clavel, autre intellectuel marqué par le maoïsme (mais qui s'en était éloigné), confronté à la critique de la Raison par les nouveaux philosophes, avait réveillé la pensée platonicienne comme « option sur l'absolu ».

L'absolu, donc, mais lequel ? Au chapitre 6, Badiou dit que, dans la cité communiste, les individus auront accès à la Vérité, parce que c'est le savoir suprême. Sauf que, dans la traduction classique, au même passage, le savoir suprême se révèle être « le Bien» (1). Ca change pas mal de choses: alors que le Vrai a tendance à tomber du ciel, l'idée de «Bien» ouvre plus facilement à une discussion démocratique.

Certes, Platon détestait la démocratie. Mais, dans le mythe de la caverne, si les prisonniers prennent les images pour la réalité, c'est parce qu'ils n'ont pas la «possibilité de discuter les uns avec les autres». Alors, le Vrai ou le Bien? Chacun jugera, mais Badiou aura atteint son but: rendre vivante la «République».

par Eric Aeschimann

La République de Platon,
par Alain Badiou,
Fayard, 596 p., 28,05 €.

(1) «OEuvres complètes de Platon», sous la direction de Luc Brisson, Flammarion, 2011.

Via Bibliobs

Commentaires (0) Trackbacks (0)

Aucun commentaire pour l'instant


Leave a comment

Aucun trackbacks pour l'instant