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24fév/120

L'inculture des lettrés

Les gens ont tendance à prêcher pour leur paroisse, les littéraires plus que les autres. Un littéraire ne peut concevoir qu'on puisse vivre sans lire. Mais il lui vient rarement à l'esprit que de vivre sans connaître les principes élémentaires de la physique, des mathématiques ou de la chimie peut être tout aussi affligeant. Il dénonce sans cesse le peu d'espace médiatique accordé à «sa» culture, il oublie qu'il partage cette disette avec les sciences, tout aussi absentes dans le discours public.

Voilà ce qui consterne Normand Baillargeon, auteur de l'essai Liliane est au lycée qui pose cette question provocatrice: est-il indispensable d'être cultivé? Ce qu'interroge en fait l'essayiste est cette idée que l'on se fait de la fameuse culture générale réduite uniquement au champ des sciences humaines, et cette frontière entre les humanités et les sciences. Il fut un temps où l'homme dit cultivé couvrait tous les champs du savoir - Léonard de Vinci en est l'exemple parfait - mais le monde complexe d'aujourd'hui exige des spécialistes, ce qui rend difficile l'ambition d'un savoir universel.

Certains lettrés apprendront dans ce livre un nouveau mot: innumérisme. C'est l'équivalent de l'illettrisme, mais dans le domaine des maths. Et parions qu'un nombre assez important de gens cultivés ont des maths une connaissance qui ne dépasse pas celles d'un élève de 6e année. Et pas seulement des maths, d'ailleurs. Malgré les progrès techniques et scientifiques qui ont complètement transformé nos modes de vie au XXe siècle, nous avons beau nous sentir modernes et branchés avec nos gadgets, notre culture scientifique n'a pas beaucoup évolué depuis le Moyen Âge. Cela ne vous empêchera pas d'écrire une chronique littéraire tous les samedis dans un grand quotidien, remarquez, mais cela devrait vous ramener à l'humilité nécessaire lorsqu'il est question de culture.

On voit souvent, dans les débats télévisés, ces affrontements entre des spécialistes et des gens cultivés, dont les grandes idées humanistes viennent se fracasser contre le mur imperturbable des chiffres, dans un dialogue de sourds. Les sciences pures contre les idées impures en raison de leur imprécision même, qui peut mener aux pires dérapages, en quelque sorte.

Difficile, lorsque nous n'avons pas les outils pour décoder les discours, de savoir qui nous jette de la poudre aux yeux. Brandir des chiffres fait plus sérieux, brandir le poing fait plus sincère. Mais comment savoir, lorsqu'on est dans l'illettrisme ou l'innumérisme, qui dit vrai et qui dit faux? Nous répétons, lors de débats improvisés dans nos salons, des arguments formulés par des «spécialistes» que nous n'avons pas toujours les moyens d'évaluer.

Dans la partie de son essai où Normand Baillargeon critique la «culture générale», il y a cette constatation: «Vous saurez d'emblée, une fois cultivé, ce qu'il faut dire, sentir et penser sur une quantité de sujets. L'indice que vous avez de la culture générale serait alors, en somme, curieux paradoxe, qu'elle vous dispense de penser».

Bref, la culture générale est malheureusement trop souvent une espèce de code qui vous permet de briller dans les sociétés où vous voulez vous insérer. Ce devrait être plus que ça, selon Baillargeon. Cela ne devrait pas nous rendre aussi dociles, aussi désireux d'être accepté dans un groupe, et certainement pas snob. La culture générale devrait plutôt nous transformer, élargir notre vision du monde, nous rendre meilleurs. Pas dans le sens de «meilleur de la gang», mais meilleur comme être humain.

Entendu

« Ça ne va pas si mal: le chaos progresse.»

Victor-Lévy Beaulieu, lors de son discours de remerciements, lundi dernier, à la remise du prix Gilles-Corbeil pour l'ensemble de sa carrière.

par Chantal GUY, La Presse

via LaPresse.ca

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